Conférence d’André Gunthert « La photographie numérique et la parenthèse du film »

07Avr08

Conférence d'André Gunthert

Vendredi dernier, l’étage « jaune » (dévolu aux origines de la photographie) du Musée suisse de l’appareil photographique, qui m’emploie, laissait place au numérique l’espace d’une conférence. André Gunthert y présentait « La photographie numérique et la parenthèse du film », passionnante intervention qui a mis en lumière de nombreux manquements de l’histoire de la photographie, mais également un avant-goût de recherches à venir.

Le musée se trouve à l’aube d’une période de transformations profondes dans son exposition permanente, qui s’étaleront sur trois ans. En effet, avec l’arrivée de l’image numérique et ses évolutions récentes, la manière de s’adresser au public devient très vite obsolète et nécessite de nombreuses adaptations. Le jeune public qui visite les lieux n’a carrément jamais expérimenté le support film, et tout est à repenser.

La conférence d’André Gunthert a commencé par un constat cinglant: presque 40 ans après l’apparition du capteur CCD, il n’existe pas de véritable histoire de la photographie numérique!

Pour expliquer cette absence qui semble insolite, l’historien a décrit les raisons fondamentales, souligné le rapport souvent conflictuel des lettrés à la technique. Ainsi, l’indicialité de l’image photographique a été remise en perspective, le problème de la retouche réexaminé. Rapidement, après avoir identifié les embuches, cette observation essentielle: la pratique est passée outre la théorie. Les utilisateurs de la photo numérique ont ignoré, quelque part, la catastrophe annoncée par les théoriciens.

Les rôles joués par Walter Benjamin, Rosalind Krauss, ou Roland Barthes dans l’histoire de la photographie ont alors été questionnés par André Gunthert en fonction de ce qu’une approche théorique orientée vers l’image souffre dans un contexte de pratiques numériques. L’histoire de la photographie du 20ème siècle apparaît comme destructurée, composée de deux voix parallèles, l’une théorique et attachée à l’image, l’autre purement technique. Loin de communiquer entre elles, de se nourrir l’une l’autre, ces deux facettes de la photographie se sont désolidarisées pour mettre au jour, à notre époque, un trou: l’absence d’une histoire du film.

A chaque instant du propos, une soigneuse étude a lié des pratiques de l’image à leurs implications théoriques. Les usages, outils et faits les plus divers ont été convoqués, pour se resituer dans l’histoire et dans la manière dont elle a été écrite. Jamais anodines, ces étapes ont frappé par les rapprochements qu’elles peuvent occasionner (des usages omniprésents de flickR ou facebook à la photocopieuse et son caractère hautement analogique, en passant par le téléscope spatial Hubble, chaque exemple a été disséqué). Une mise en parallèle de Londe avec son « développement rationnel »  et du traitement uniforme des images sur les rouleaux de pellicule a révélé l’enfermement de la photo dans une blackbox que vient « rouvrir » le numérique. Le film, avec la trinité qu’il inclut (support multiple, développement automatique, agrandissement) a dévié l’intérêt des historiens sur l’instant de la prise de vue. Le numérique, avec une technologie radicalement différente, oblige à présent le chercheur à revenir à une description des pratiques photographiques, et donc à appréhender la globalisation de l’image que nous vivons sans la délester de sa structure technique.

Le conférencier a aussi noté une difficulté accrue par la photographie numérique: qui veut s’attacher à son histoire ou à son observation aujourd’hui doit également prendre en compte l’histoire de l’informatique (des périphériques, logiciels, formats, transmissions, etc.), mais aussi celle du cinéma, de la vidéo, etc.

Dans la discussion qui a suivi, l’auditoire a évoqué les craintes liés à l’avenir des technologies, à la conservation des images, à leur diffusion, mais s’est également questionné sur les liens entre l’image fixe et la vidéo, sur la place prépondérante de l’amateur dans cette révolution complexe.

Fascinante intervention donc, riche des pistes et projets à explorer dans les années à venir, mais également analyse précieuse des implications du numérique dans ce qu’il révèle de l’histoire de la photographie. Et après cela, la définition de l’historien par André nous a trotté dans la tête un moment… « pas de catalogue, de classification des faits, mais en produire un schéma intelligible ». Et cet intelligible-là, cette approche scientifique franche, accomplie de plus de manière passionnée, tout cela manquait cruellement en histoire de la photo.

Je profite de ce premier billet pour relayer une rumeur, qui m’a été communiquée anonymement par une personnalité très en vue des milieux académiques parisiens, et qui ne manquera pas d’intéresser un éventuel et hypothétique lectorat veveysan: l’Hostellerie de Genève serait équipée d’une connection wifi sans le savoir.

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3 Responses to “Conférence d’André Gunthert « La photographie numérique et la parenthèse du film »”

  1. Bon c’est un peu puéril, mais je tenais à être le premier à déposer un commentaire sur ce/ton nouveau blog. Ma manière de te souhaiter bonne route dans ton nouvel espace. Je suis super content que la discussion de vendredi à midi avec André Gunthert ait fini de te faire basculer dans ce nouvel espace.
    Amitiés.


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