La saison des conserves

20Oct09

Ah, l’automne, les odeurs de coings, de châtaignes et de pulmex… Comme il fait un temps à tester sa cocotte minute ou à tricoter des chaussettes, deux compétences qui me sont totalement étrangères, je profite de revenir sur une question qui m’est fréquemment soumise au musée.

Depuis plus de deux ans, de nombreuses personnes m’ont demandé conseil à propos de la conservation de leurs fonds privés d’archives photographiques. Plusieurs cas de figure m’ont été soumis, selon les supports, l’âge et l’état clinique des photographies.
Tel visiteur souhaite savoir comment préserver les plaques de verre de son grand-père. Telle héritière souhaite numériser les images de sa famille, cela sur plusieurs générations, etc.
conserver en privé

Je ne vais pas ici établir de directives sur ce genre de conservation, ou encore être exhaustive sur le mode de procéder, chaque cas ayant ses particularités. Toutefois, de nombreux problèmes se posent souvent, et les plus fréquents qui remontent à la surface sont:

* le coût de l’opération
* le savoir-faire technique

Voici, d’après ma pratique et quelques vérifications auprès de Christophe Brandt, directeur de l’ISCP, quelques remarques très générales qui peuvent se révéler utiles.

conserver en privé

1. bien manipuler

Pour tous les supports photographiques (verre, papier, film, métal, etc.), il est important de porter une extrême attention à la manipulation, qui est une des causes les plus importantes de dommages. Il faut donc porter des gants de coton, comme par exemple ceux-ci, qui ont le mérite d’exister en tailles « fille » et « garçon », mais bon, ça…
Il faut impérativement éviter de toucher l’image, la gélatine, et de manière générale veiller à ne lui causer aucune pliure, mouillure ou piétinure supplémentaire.

Je sais. Tout cela est banal, mais mérite d’être rappelé tout de même, croyez-moi.

2. identifier le support

Attention. Je ne vous suggère pas ici de savoir nommer avec une précision absolue le procédé utilisé, quoique… Pour vous aider à savoir à quoi vous avez affaire, vous pouvez jeter un oeil à un de ces ouvrages:
(re)Connaître et conserver les photographies anciennes de Bertrand Lavédrine, CTHS (2007) ISBN 9782735506323
Le vocabulaire technique de la photographie, sous la direction
de Anne Cartier-Bresson, Marval (2008), ISBN 9782862344003 (Marval), ISBN 9782759600366 (Paris Musée)

Vous pouvez également demander autour de vous (à un photographe, un spécialiste ou autre) quelques informations sur la technique utilisée. En gros, il s’agit surtout de savoir comment empoigner le problème: votre identification sommaire permettra de savoir quelle méthode utiliser, quel matériel vous procurer, etc. Au besoin, vous pouvez faire une photo de l’objet et la faire parvenir à la souris qui vous aidera rapidement dans la mesure de ses moyens, promis. Je signale tout de même que cette aide concernerait uniquement l’identification du procédé, et en aucun cas une estimation de la valeur des photos, cela étant contraire au code de déontologie de l’ICOM (article 5.2).

3. un matériel adapté

Pour préserver les photographies, il y a un mot d’ordre, ou non, plutôt deux: « NON ACIDE ». L’acidité et les adhésifs causent des dommages rapides et certains au images. Il vous sera inutile de vous munir de pergamine (ou papier-crystal) solution coûteuse et hasardeuse, mais en revanche, il sera important d’emballer vos photos dans du papier non-acide.
Pour les tirages, vous pouvez trouver des enveloppes (préférez les « feuilles-pliées-en-deux » aux enveloppes fermées qui vous obligent à manipuler plus difficilement l’image par la suite), et pourquoi pas les confectionner vous-même si vous avez du temps, mais n’utilisez aucun adhésif, aucune colle, bien évidemment.
Pour les plaques de verre, vous trouvez des pochettes à rabats qui permettent un conditionnement aisé et sûr.
En Suisse, voici quelques adresses où vous procurer ces éléments:

Conservus :
Industriestrasse 8
Postfach 264
CH-8618 Oetwil am See
Tel 043 844 95 80
Fax 043 844 95 81
email info@conservus.ch

CONS ARC:
Guido e Daniela Giudici
Via F.Borromini 2
CH-6830 Chiasso
tel + 41 91 6837949
laboratorio@consarc-ch.com

Tschudi + Cie AG:
Bahnhofstrasse
Postfach
CH-8754 Netstal
Tel. +41 55 646 26 26
Fax +41 55 646 26 27
feinpappen@tschudi.com

conserver en privé

Le conditionnement se poursuit également par des boîtes de rangement en carton non-acide. Veillez à ne pas prévoir de trop grandes boîtes pour les plaques de verre et à ne pas les surcharger. Outre le danger important de bris de glace (parce que oui, le verre, ça se casse), vous maudiriez cette petite économie à chaque manipulation.

Il va de soi que l’usage de feutres, markers, stylos ou autre encre est une très mauvaise idée durant votre entreprise de conservation. Les seules indications (numéro d’inventaire ou cote) que vous aurez besoin d’inscrire sur les objets se feront au crayon de papier.

Notez encore que les photographies qui sont fixées sur des cartons, albums ou autre supports de « présentation », dans la mesure du possible, devraient être désolidarisées de ces matières acides. Parfois, le photographe aura utilisé des petits coins de plastique pour les y attacher, ce qui rend cette opération aisée. En revanche, ne tentez pas de détacher vous-même des tirages collés, de diluer des adhésifs, etc. Ceci est l’affaire d’un restaurateur et vous causeriez des dommages irréversibles.

4. numériser

Si vous souhaitez digitaliser les images à la maison, vous avez deux choix: le scan ou la reproduction. Un scanner de bonne qualité vous permettra d’obtenir des fichiers des documents opaques et transparents, donc d’utiliser le même outil pour les négatifs, diapositives et tirages, mais donnera souvent de mauvais résultats sur un daguerréotype, par exemple, qui mérite d’être reproduit en tenant compte de l’incidence des rayons lumineux sur la surface « miroir ».
Si vous avez le matériel nécessaire, et les compétences qui l’accompagnent, vous pouvez également installer un banc de reproduction et rephotographier chaque image (avec table lumineuse et autres stratagèmes pour les diaphanes). Ceci vous permettra de numériser aussi les plus grands formats, qui ne passeraient pas dans un scanner lambda.
Optez plutôt pour un format tel que tiff ou jpg, ne misez pas sur une rareté que vous ne sauriez plus lire dans quelques années. Soyez également conscients qu’un support numérique est extrêmement fragile (certainement plus que la photographie que vous numérisez) et que sa durée de vie est très courte: « Un disque dur conserve ses données en moyenne entre 3 et 6 ans. Un CD-R ou un DVD entre 5 et 10 ans. C’est encore pire avec un DVD Blu-ray ou la mémoire flash des clés USB », voir cet article récent de Luc Debraine dans Le Temps.

5. quand c’est trop tard

Trop tard veut dire que l’image est dans un état qui démontre que le processus d’autodestruction est trop avancé pour pouvoir faire quoi que ce soit. Le contenu visuel peut être enregistré, numérisé, pour en sauver au moins son état « actuel ». Trop tard, ici, peut aussi dire que votre compétence de conservateur privé s’arrête là, et qu’un spécialiste sera votre seul allié. Pour sauver une image, si vous devez décoller une étiquette, si l’état clinique de la photographie montre des déteriorations graves, si vous devez désolidariser un tirage de son support acide qui le ronge, ou démonter un daguerréotype pour l’assainir, dans tous les cas, seul un passage chez le restaurateur photo est indiqué.

6. stocker

Pour le reste, vous aurez compris: mettez au frais et au sec, à l’abri de la lumière, et tenez hors de portée des enfants.

Peu de gens (et même de musées) disposent d’un réfrigérateur puissant ventilé à hygrométrie stable. Ce serait pourtant le lieu indiqué pour les tirages chromogènes et d’autres supports. Les conditions de stockage se rapprocheront donc le plus possible de cela.

Conserver en privé

Nous devons souvent aiguiller des donateurs généreux et soucieux de déposer des photos de famille dans notre institution, vers d’autres musées ou archives, car bien souvent ces photographies privées n’entrent pas dans notre politique de collection (liée à d’autres critères). Parfois, un musée historique, local ou alors spécialisé en photographie, mais pas dans le domaine « exclusif » de la technique, se révèle plus à même de traiter et conserver ces photographies. Leur intérêt iconographique, culturel ou artistique entre souvent plus précisément dans leurs missions patrimoniales. Or, parfois, ces musées ne peuvent tout de même pas les prendre en charge, car tous ces fonds privés n’ont pas un intérêt suffisant pour faire partie de leurs collections. Dans ces cas-là, il est toujours mieux de proposer aux héritiers de conserver eux-même, et dans de bonnes conditions, ces fonds d’images, car ils s’inscrivent en tous les cas dans leur histoire familiale, dans leur mémoire privée, et seront traités dans le lieu même où se trouve l’information. Il serait donc bon de récolter le maximum de renseignements sans tarder, et de le consigner en relation avec les images. Au mieux faire un inventaire, même rapide, qui permettra d’organiser et de tirer parti du fonds. Mais au minimum, je vous conseille de garder toutes les informations à disposition et d’en collecter aussi dans le cercle familial, pour que les générations d’après ne se trouvent pas devant des images muettes.

Voilà, c’est tout pour l’instant.

Merci à Olivier d’avoir illustré avec brio le concept « gants de coton – carton non-acide ».

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